Plus que jamais, la question du sionisme et de la légitimité d’un État juif avec Jérusalem pour capitale, divise le monde chrétien. Cette fracture ne date pas d’hier : elle traverse l’histoire de l’Église depuis ses premiers siècles, en lien avec certaines pensées controversées des Pères de l’Église. Très tôt, la théologie du remplacement a pénétré la réflexion chrétienne, portée par une lecture allégorique des Écritures, au détriment de leur sens littéral et historique.
Le pasteur Martin Luther King (1929–1968) avait résumé la problématique avec une remarquable lucidité dans sa « Lettre à un ami antisioniste » : « … Tu déclares, mon ami, que tu ne hais pas les Juifs, que tu es seulement antisioniste. À cela je réponds que la vérité sonne du sommet de la haute montagne et que ses échos résonnent dans les vallées vertes de la terre de Dieu : quand des gens critiquent le sionisme, ils pensent juifs, et ceci est la vérité même de Dieu… »
Cette analyse résonne tragiquement avec l’actualité. Le pogrom du 7 octobre 2023 a déclenché une vague de haine antisioniste qui s’est rapidement muée en antisémitisme assumé, se propageant jusque dans les régions les plus reculées du monde.
Vingt ans après la Déclaration de 2006 (LIEN), une nouvelle déclaration des Patriarches et chefs des Églises de Jérusalem (LIEN), publiée autour du 17 janvier 2026, est venue raviver le débat. Elle dénonce à nouveau le sionisme chrétien comme une idéologie politique nuisible, accusée de diviser les communautés chrétiennes locales et d’interférer dans la vie ecclésiale : « Nous rejetons catégoriquement les doctrines du sionisme chrétien comme un enseignement erroné, qui corrompt le message biblique d’amour, de justice et de réconciliation. Nous rejetons également l’alliance contemporaine de dirigeants et d’organisations du sionisme chrétien avec certains éléments des gouvernements d’Israël et des États-Unis, qui imposent actuellement des frontières unilatérales et une domination préventive sur la Palestine… »
En réponse, Jürgen Bühler, président de l’ICEJ (International Christian Embassy of Jerusalem), a souligné – en substance – qu’il est regrettable que ces questions soient traitées par communiqués interposés plutôt que dans un véritable dialogue. Selon lui et d’autres, le sionisme chrétien « ne représente une menace pour personne, mais aspire au contraire à être une bénédiction ». Les chrétiens sionistes ont largement apporté une aide humanitaire concrète et prient régulièrement pour la paix.
Quelle a été la position des Églises depuis la création de l’État d’Israël ?
Concernant le retour des Juifs en Terre d’Israël :
- Les Évangéliques : majoritairement perçu comme bibliquement significatif. Plusieurs alliances évangéliques européennes ne contestent pas Jérusalem comme capitale d’Israël, mais évitent de l’affirmer officiellement par prudence diplomatique, œcuménique ou par crainte d’une assimilation politique.
- Les Catholiques : événement historique majeur, mais non considéré comme un accomplissement prophétique.
- Les Orthodoxes : fait politique moderne, sans portée théologique particulière.
Sur le plan démographique, les Catholiques constituent le groupe chrétien le plus important (environ 1,3 milliards). Les Evangéliques représentent une part significative du protestantisme mondial (plus de 600 millions), soit près d’un quart de l’ensemble des chrétiens. Les Orthodoxes comptent moins de 300 millions de fidèles. On estime qu’environ 20 à 30 % des chrétiens dans le monde soutiennent Israël tout en rejetant explicitement ou implicitement la théologie du remplacement, soit 500 à 700 millions de personnes.
Concernant l’État d’Israël :
- Évangéliques : légitimité largement reconnue, soutien affirmé au droit à l’existence.
- Catholiques : reconnaissance diplomatique progressive, accompagnée d’une prudence théologique.
- Orthodoxes : position souvent réservée ou critique.
Concernant Jérusalem :
- Évangéliques : pour beaucoup, Jérusalem est la capitale biblique d’Israël – passée, présente et future.
- Catholiques : Jérusalem est perçue comme une ville universelle, au statut international particulier.
- Orthodoxes : Jérusalem est avant tout un lieu saint chrétien, plus qu’une capitale nationale juive.
Ainsi, pour les Evangéliques, Israël demeure Israël dans le plan de Dieu, et son retour sur la terre a une portée biblique et prophétique. Pour les Catholiques, Israël est honoré comme racine, mais sans rôle prophétique national actuel ; c’est l’Église qui est vue comme l’aboutissement. Pour les Orthodoxes, l’Église est le véritable Israël spirituel, et l’État moderne d’Israël n’a pas de signification théologique. Dans ces deux dernières traditions, Israël est malheureusement souvent désigné comme la « Terre sainte ».
La Bible devrait rester l’arbitre ultime des débats chrétiens. La question fondamentale est la suivante : les Écritures sont-elles la Parole inspirée de Dieu ou un texte soumis à interprétation humaine ? La lecture littérale et historique des Écritures, en opposition à la lecture allégorique chère à St Augustin, conduit à reconnaître la validité permanente des promesses faites à Israël. Remettre ces promesses en question revient à fragiliser le fondement biblique lui-même, et, par conséquent, le socle de la foi chrétienne. Il est temps que l’Église apporte une réponse claire, honnête et bibliquement enracinée.
Un appel à la paix et à la vérité
Affirmer la vocation d’Israël dans le plan de Dieu ne signifie ni nier la souffrance des Palestiniens, ni justifier la violence, ni sacraliser des choix politiques. De même, rechercher la paix ne peut se faire au prix de la vérité biblique. La paix authentique ne naît ni de l’effacement des promesses divines ni de leur instrumentalisation idéologique, mais de la fidélité de Dieu à Sa parole.
Prendre au sérieux Israël, c’est aussi prendre au sérieux le Dieu de l’alliance, Celui qui tient Ses engagements malgré les faillites humaines. L’Église est appelée non à choisir entre vérité et paix, mais à marcher dans les deux : une paix fondée sur la justice, et une justice enracinée dans la fidélité de Dieu. Que le dialogue remplace l’anathème, que la prière supplante la haine, et que la paix de Dieu, qui dépasse toute intelligence, garde les cœurs de tous ceux qui cherchent sincèrement Sa volonté.